La CATASTROPHE banalisée par la technique.
C'est parce que la catastrophe constitue un destin détestable dont nous devons dire que nous n'en voulons pas qu'il faut garder les yeux fixés sur elle, sans jamais la perdre de vue. Je crains que ce point fasse peu sens pour les gestionnaires du risque. Ce qu'ils voient, quant à eux, c'est que pour chacun des risques dont ils s'occupent il est peu vraisemblable que l'avenir nous réserve une tragédie majeure. Le changement climatique, la pollution des océans, les dangers de l'énergie nucléaire ou du génie génétique, le déclenchement de nouvelles épidémies ou endémies: l'humanité saura bien s'en accommoder ou trouver les réponses techniques adéquates. La catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu'elle va se produire alors même qu'on a toutes les raisons de savoir qu'elle va se produire, mais qu'une fois qu'elle s'est produite elle apparaît comme relevant de l'ordre normal des choses. Sa réalité même la rend banale. Elle n'était pas jugée possible avant qu'elle se réalise; la voici intégrée sans autre forme de procès dans le "mobilier ontologique" du monde, pour parler le jargon des philosophes.
Comme Bergson découvrant que l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France, on peut dire " qui aurait cru qu'une éventualité aussi formidable pût faire son entrée dans le réel avec aussi peu d'embarras? Cette impression de simplicité dominait tout". Moins d'un mois après l'effondrement du Worlde trade Center, les responsable américains ont dû raviver chez leurs compatriotes le souvenir de la gravité extrême de l'évènement pour que le désir de justice et de revanche ne faiblisse pas. Le vingtième siècle est là pour nous montrer que les pires abominations peuvent être digérées par la conscience commune sans embarras particulier. La sérénité raisonnable et comptable des gestionnaires du risque participe de cette étonnante capacité de l'humanité de se résigner à l'intolérable. Elle est le symptôme le plus manifeste de cet irréalisme qui consiste à traiter des "risques" en les coupant du contexte général dans lequel ils se situent.
Pour un catastrophisme éclairé. P 84-85
