NICOLAS BARDIEV

Le socialisme apparaît ainsi comme un éclatant symptôme de la fin de la Renaissance ; en lui cesse le libre jeu de la surabondance des puissances créatrices de l’homme aux temps modernes. Les forces humaines sont liées ensemble et dépendent nécessairement d’un centre ; ce centre, n’étant plus religieux, devient social. Le pathétique de l’individualité créatrice est remplacé par le pathétique du travail collectif obligatoire et organisé, l’individualité de l’homme subordonnée aux collectivités, aux masses. La figure de l’homme est éclipsée par le fantôme d’un collectivisme sans visage.
La surabondance créatrice fera désormais place à la régularisation. Le centre de gravité de la vie se transporte dans le domaine économique ; quant aux sciences et aux arts, à la plus haute culture créatrice, aux valeurs spirituelles, ils sont considérés comme un « reflet ». L’homme est converti en catégorie économique.
Le socialisme a une base humaniste, une origine humaniste : il est engendré par l’humanisme des temps modernes, il n’eût pas été possible sans l’auto-affirmation de l’homme et sans le transfert du centre de gravité de la vie dans le bien-être humain. Mais, dans le socialisme, l’humanisme en arrive à sa propre négation. La conscience de la classe prolétarienne est déjà une conscience qui n’a rien d’humaniste, qui est antihumaniste. à l’homme, en effet, s’est substitué la classe. La valeur de l’homme, de son âme individuelle et de son destin individuel est niée. L’homme devient un moyen pour la collectivité sociale et pour le développement de celle-ci.
Nicolas BERDIAEV, Un nouveau Moyen Âge,
Réflexions sur les destinées de la Russie et de l’Europe, 1924.
Les sociologues prétendent que la personne humaine se forme sous l’influence de la société, des rapports sociaux, que la société organisée est la source de la plus haute moralité. Mais les influences extérieures que l’homme subit exigent une adaptation à la quotidienneté sociale, aux besoins de l’État, de la nation, aux moeurs régnantes. L’homme se trouve ainsi transporté dans l’atmosphère du mensonge utile, du mensonge qui assure la conservation et la sécurité. Mais le pathos de la vérité et de la sincérité crée un conflit entre l’homme et la société. Ce qu’il y a de plus important et de plus significatif dans l’homme provient, non des influences extérieures, du milieu social, bref, non pas du dehors mais du dedans.
Le primat de la société, la domination de la société a pour effet la transformation de la religion en arme de tribu et d’État et la négation de la liberté de l’esprit. La religion romaine était fondée sur des sentiments sociaux très forts, mais au point de vue spirituel elle occupait un niveau assez bas. Le christianisme historique a été vicié par des influences et des adaptations sociales. Le dressage social a rendu l’homme indifférent à la vérité. Tout système de monisme social est hostile à la liberté de l’esprit. Le conflit entre l’esprit et la société organisée et légaliste est éternel. Mais ce serait se tromper que d’interpréter ce conflit comme ayant pour but le triomphe de l’individualisme et de l’esprit asocial. Insistons, au contraire, sur le fait qu’il existe une sociabilité interne, que l’homme est un être social et qu’il ne peut se réaliser pleinement que dans la société. Mais une société meilleure, plus juste, plus humaine ne peut être fondée que sur la sociabilité spirituelle de l’homme, avec des éléments provenant de sa source existentielle, et non de l’objectivation. Au point de vue métaphysique, une société déifiée est un principe réactionnaire. Il est possible pour la spiritualité de pénétrer dans la vie sociale, et tout ce qu’il y a de meilleur dans celle-ci provient de cette source. La spiritualité apporte avec elle la libération, elle apporte l’humanité, tandis que la prédominance de la société objective est un esclavage. Il faut complètement renoncer à la fausse théorie qui avait été en vigueur dans la deuxième moitié du XIXe siècle et d’après laquelle l’homme serait créé pour le milieu social. Au contraire, c’est le milieu social qui existe pour l’homme. Cela ne veut pas dire que le milieu social soit sans action sur l’homme ; au contraire, cette action existe, et elle est même très forte. Mais un milieu social fondé sur l’esclavage et qui transforme l’homme en esclave est lui-même une création d’âmes serviles. Si Dieu n’existe pas, je suis l’esclave du monde. L’existence de Dieu est une garantie de mon indépendance par rapport au monde, à la société, à l’État. D’après Dostoïevski, c’est par orgueil que l’homme croirait parfois en Dieu. Le sens de cette idée, en apparence paradoxale, est que l’homme ne consent pas à s’incliner devant le monde, la société et les hommes, qu’il ne consent à s’incliner que devant Dieu, qui est la seule source de son indépendance et de sa liberté en face des puissances du monde. Le bon orgueil consiste à ne vouloir s’incliner devant rien et devant personne, en dehors de Dieu. La spiritualité, qui est toujours inséparable de Dieu, signifie la possession d’une force intérieure qui rend l’homme capable de résister au pouvoir que le monde et la société font peser sur lui. Il est absurde de croire que l’existence de Dieu est une cause de ma pauvreté, parce que l’existence de Dieu comporterait l’aliénation de ce qui constitue ma richesse propre (Feuerbach). Non l’existence de Dieu est pour moi une source de richesses indénombrables. Je ne suis très pauvre que pour autant que j’existe seul, qu’il n’y a rien qui soit au-dessus de moi. Et le monde entier serait pauvre et terne, s’il devait se suffire à lui-même, s’il ne renfermait pas un mystère.
Nicolas BERDIAEV, Dialectique existentielle du divin et de l’humain, 1947.

Mais les prétentions totalitaires qui ont la plus grande importance sont celles de la technique. La technique ne veut reconnaître aucun principe au-dessus d’elle. Elle est obligée de compter uniquement avec l’État, dont le rôle devient également totalitaire. Le développement extraordinaire de la technique en tant que sphère autonome conduit au phénomène essentiel de notre époque : le passage de la vie organique à la vie organisée. à l’époque technique, la vie des vastes masses humaines, qui exigent la solution du problème du pain quotidien, doit être organisée et réglée. L’homme a été arraché à la nature dans l’ancien sens de ce terme et plongé dans un monde social fermé comme celui que nous voyons dans le marxisme. Et, parallèlement, l’homme acquiert un sens planétaire de plus en plus marqué de la terre. La vie de l’homme est plongée dans les contradictions ; l’homme se trouve en état de déséquilibre. Le pouvoir autonome de la technique est l’expression extrême du royaume de César, un aspect nouveau de ce royaume, qui ne ressemble pas à ceux du passé.
Nicolas BERDIAEV, Royaume de l’Esprit et royaume de César, 1949.