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13 janvier 2015

QUELLES PISTES pour l'après 11.01.2015 ?

11 janvier : cette apparente victoire est la signature la plus certaine de notre défaite
André Gunthert | CulturisteImprimer
TRIBUNE

Rue Nicolas-Appert, près du siège de Charlie Hebdo, le 8 janvier 2015 (Guillaume/Wikimedia Commons/CC)

Plus importante mobilisation en France depuis la Libération, la marche de dimanche a-t-elle été l’« élan magnifique » d’un peuple qui redresse la tête face à la barbarie ? Je voudrais le croire.

Mais l’extrême confusion qui caractérise la lecture « républicaine » de l’affaire Charlie ne fait qu’accroître ma tristesse et mon inquiétude. Je peux me tromper, mais mon sentiment est que cette apparente victoire est la signature la plus certaine de notre défaite.

MAKING OF

Chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), André Gunthert a initialement publié ce billet sur son blog. Nous le reprenons ici avec son aimable autorisation. Mathieu Deslandes

Mercredi 7 janvier, j’apprends la tuerie à la rédaction de Charlie, en plein Paris. On annonce onze morts. L’instant de sidération passé, mon cerveau associe de lui-même le souvenir de l’affaire des caricatures de Mahomet à l’attentat. Puis j’entends à la radio l’énoncé des quatre noms des dessinateurs : Cabu, Wolinski, Charb, Tignous.

La tristesse et la colère m’envahissent, car je connais ces noms, je vois leurs dessins. Les victimes ne sont pas des anonymes, mais des personnalités sympathiques, bien connues du grand public, pour deux d’entre eux depuis les années 60.

Quatre noms qui changent tout. Je suis malheureusement incapable de me rappeler le nom des victimes anonymes de la prise d’otages de Vincennes, pourtant plus récente.

L’attentat à Charlie Hebdo est la marque d’un changement de stratégie redoutable des djihadistes. Malgré l’horreur des tueries perpétrées par Mohamed Merah (sept morts, mars 2012) ou Mehdi Nemmouche (quatre morts, mai 2014), ces attentats ont été rangés dans la longue liste des crimes terroristes, sans provoquer une émotion comparable à celle d’aujourd’hui.

Depuis les réactions suscitées l’été dernier par l’exécution de James Foley, les journalistes sont devenus des cibles de choix des djihadistes. Au choix de la lisibilité symbolique des attentats, très apparent depuis le 11 Septembre, se superpose une nouvelle option qui consiste à viser délibérément la presse, pour augmenter l’impact des attentats.

Selon cette grille très mcluhanienne où le média se confond avec le message, le réflexe naturel des collègues et amis des victimes étant d’accorder plus d’importance à l’événement que lorsqu’il s’agit d’anonymes, l’amplification médiatique est bien supérieure lorsque des journalistes sont touchés.

Effets catastrophiques

L’efficacité de cette stratégie a reçu sa confirmation le 11 janvier. Si 4 millions de Français sont descendus dans la rue, c’est à cause de la lisibilité d’un attentat visant la presse, institution phare de la démocratie, et à cause de l’énorme émotion suscitée par le meurtre de personnalités connues et aimées.

« Je suis Charlie » est la marque d’une identification d’une large part du grand public aux victimes. Il fallait, pour atteindre ce degré d’empathie, un capital de notoriété et d’affection qui ne pouvait être réuni que par les dessinateurs d’un journal satirique potache et non violent.

Les effets de ce piège sont catastrophiques. Alors même que la société française glisse peu à peu dans l’anomie caractéristique des fins de système, exactement comme le 11 Septembre a galvanisé la nation américaine, le « pays de Voltaire » ne retrouve le sens de la communauté que face à l’adversité terroriste. Comme l’écrit Daniel Schneidermann :

« Elle flageolait, la France. On ne savait plus très bien pourquoi continuer à l’aimer. Depuis avant-hier, il me semble qu’on commence à recomprendre ce qu’on a à défendre ».

On ne sait pas ce qu’on a à faire ensemble, mais on sait contre qui.

Un précédent, le 1er mai 2002

Le précédent rassemblement d’ampleur comparable, celui du 1er mai 2002 contre Jean-Marie Le Pen, réalisait lui aussi l’« union sacrée » contre un ennemi de la République, réunissant plus de personnes qu’aucune autre cause.

Nul hasard à ce qu’on retrouve aujourd’hui la même image à la une des journaux, celle d’un pompiérisme exalté, qui s’appuie sur l’allégorie d’institutions pétrifiées dans un geste immobile.

Soudée par la peur, le deuil et la colère, la communauté qui fait bloc contre l’ennemi est profondément régressive. Elle se berce de symboles pour faire mine de retrouver une histoire à laquelle elle a cessé depuis longtemps de croire.

Dès le lendemain du 11 janvier, on a pu constater que cette mythographie républicaine signifiait d’abord le retour aux fondamentaux : retour de l’autorité,triomphe de la répressiondithyrambes des éditorialistes – jusqu’aux pitreries de Sarkozy, pas un clou n’a manqué au cercueil de l’intelligence.

Sombre horizon

Mais le pire est encore à venir. Car malgré les appels des modérés à éviter les amalgames, c’est bien la droite toute entière, calée sur les starting-blocks de l’islamophobie, qui s’est engouffrée sur le boulevard de la « guerre des civilisations » et la dénonciation de l’ennemi intérieur. Inutile d’essayer de rappeler que le djihadisme représente aussi peu l’islam que le Front national la France éternelle, la grille de lecture identitaire, celle-là même à laquelle cédaient les caricatures de Charlie, qui peignaient le terrorisme sous les couleurs de la religion, est trop simple pour manquer de convaincre les imbéciles.

Les terroristes ont-ils gagné ? Si l’on parcourt la liste des motifs qui alimentent la radicalisation, dressée par le sociologue Dominique Boullier, qui rejoint celle des maux de notre société, on se rend compte que rien d’essentiel ne changera, et que rien ne peut nous protéger de crimes qui résultent de nos erreurs et de nos confusions.

Comme celui de la société américaine après le 11 Septembre, c’est un sombre horizon que dessine l’après-Charlie. Passé le moment de communion, aucun élément concret ne permet pour l’instant de croire que ce ne sont pas les plus mauvais choix qui seront retenus.

 

Il y aura d’autres Charlie tant que

Il y aura d’autres Charlie tant que

  1. tant que les guerres apparemment justes seront conduites avec les mêmes méthodes qui ne se soucient plus de gagner les esprits : la pratique de l’asymétrie extrême, celle des drones et celle des bombardements aveugles en Afghanistan, en Irak ou en Lybie ne gagne jamais les cœurs et finit par perdre militairement sur le long terme. Ces méthodes sont alors retournées en argument pour justifier les attaques terroristes hors sol et suicidaires
  2. tant que la puissance financière des dynasties de la péninsule arabe ne sera pas réduite à la portion congrue pour qu’elle arrête de financer les djihadistes (et d’alimenter leur idéologie d’origine, le wahhabisme) pour qu’elle ne tienne plus en otage l’énergie du monde par la rente pétrolière, qui génère le réchauffement climatique et sabote la transition énergétique.
  3. tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas réglé, les deux états reconnus, les murs abattus
  4. tant que la dictature financière ne sera pas terrassée car elle génère la misère, les inégalités mais aussi un modèle perverti de la démocratie : l’esprit de gain sans limite et à tout prix, la spéculation, la guerre économique ont tout envahi. La faillite morale du projet des pays capitalistes nourrit le ressentiment et constitue les religions comme seul refuge des exigences spirituelles. Les dérives des religions en intégrismes et en sectes (fondamentalismes islamistes, juifs, protestants, catholiques) répondent à cette faillite des espoirs de changement politique depuis la domination  de la finance au début des années 80.
  5. tant que les banlieues, le chômage et la misère ne seront pas considérés comme les cibles prioritaires pour la cohésion sociale qui est défaite par le libéralisme : les investissements urbains, sociaux, sanitaires, éducatifs sont la grande priorité pour réduire les ghettos spatiaux et mentaux, producteurs de désespoir et de ressentiment. A l’inverse, le choix de la solution unique de l’enfermement généralisé dans des prisons surpeuplées et misérables a produit les résultats qu’on pouvait attendre, le renforcement des réseaux de fanatiques et de mafieux qui passent à l’acte.
  6. tant que les lois des clans, des mafias, des trafics d’influence et des industries de l’armement empêcheront d’interdire tout trafic d’armes et de détruire toutes les caches et circuits pourtant connus, de punir les intermédiaires beaucoup plus fortement que la drogue. Il est aisé pour les sectes de présenter les mafias (armes, drogue, prostitution, jeux, corruption) comme les symptômes de la faillite des « mécréants », même si ces sectes se comportent elles-mêmes comme des mafias.
  7. tant que le personnel politique n’aura pas été totalement renouvelé,  les financements privés des candidats totalement interdits, les candidats acceptés seulement après inspection stricte de leurs situations fiscales et patrimoniales, de leurs liens avec les intérêts privés, pour créer un corps d’élus incorruptibles capables de prendre les décisions courageuses.
  8. tant que les racismes et sexismes ne seront pas partout combattus par la loi et par une éducation insistante à tous les niveaux scolaires pour apprendre la culture démocratique de l’altérité, pour apprendre la joie de vivre dans les différences (dont la différence clé homme-femme qui laisse un statut égal aux femmes),
  9. tant que le fait religieux et les principes de la laïcité ne seront pas enseignés et appliqués comme des éléments essentiels de notre diversité et de notre culture commune, de façon à pouvoir contredire les arguments théologiques fallacieux : les cultes doivent prendre leur part de responsabilité mais tout enseignement public laïque doit prendre  à bras le corps cette question.
  10. tant que les médias libres, et indépendants des états et des intérêts privés, ne seront pas renforcés par des aides publiques pérennes.
  11. tant que la pression pour la diminution des dépenses publiques et des impôts ne s’inversera pas puisque toutes ces mesures ci-dessus (mais aussi les charges militaires et policières) dépendent des niveaux des prélèvements effectués par les états.

 

Voilà une liste qui permet de sortir de l’émotion, qui permet surtout de comprendre que la tâche est immense, que tout ce qu’on a détruit depuis près de quarante ans dans les pays capitalistes est en train de renforcer un modèle alternatif totalitaire chez les sectes religieuses, mais aussi chez les autoritaristes nationalistes. Tout se met en place pour un affrontement ethnico-religieux qui laissera impunis les crimes de la finance et du libéralisme, sa destruction des valeurs, des pouvoirs du politique, des états et des collectifs citoyens. L’union nationale n’a aucune chance de survivre à l’émotion, mais elle sera remplacée par l’envie de guerre contre des boucs-émissaires comme ce fut le cas tant de fois dans l’histoire. L’ennemi est déjà désigné, non plus un pays, ni même un  groupe terroriste comme pendant les années 70, mais tous les musulmans.

Cette non-politique tripale et tribale est rendue possible par l’impuissance des alternatives sociales portées par les partis politiques. L’esprit de Mai 68 est mort définitivement avec les membres de l’équipe de Charlie Hebdo mais le vide est encore plus évident, vide de la pensée et des formations politiques. Ces partis sont incapables de traiter les peurs pour les réorienter en vision de l’avenir mobilisatrice et obligent tous et chacun à se replier sur les solutions locales ou sectorielles. C’est dans ces pratiques qu’il faut puiser pour inventer les nouvelles formes politiques, hors de la forme parti qui a définitivement dégénéré en entreprises claniques de reproduction oligarchique.

Mais l’ennemi doit être à nouveau clairement désigné, la dictature de la finance et tous ceux qui en sont les alliés (dont les monarchies pétrolières par exemple) mais aussi tous les modèles qui ont pénétré nos esprits malgré nous via les marques, les réseaux, le management, les rankings pour commencer. Ce n’est pas une crise d’identité, à connotation ethnique ou religieuse, c’est une crise de valeurs, abandonnées par la gauche qui a perdu son pouvoir d’attraction  des imaginaires, des espoirs et des solidarités au profit des replis sectaires, identitaires, religieux ou nationalistes d’un côté, mercantiles, spéculatifs, égoïstes et tout-puissants de l’autre. Oui, il faut défendre becs et ongles la liberté contre le totalitarisme des sectes islamistes mais il faut réfuter les modèles de liberté libérale qu’a engendrés la finance et qui ont détruit de l’intérieur le moral et la morale des pays capitalistes pour générer partout le ressentiment. Si nous sommes faibles, si nous ne pouvons empêcher les dérives de ces jeunes français, c’est que nous les avons laissés dériver, car nous avons mis les priorités ailleurs que dans la liberté, l’égalité et la fraternité, qui ne sont plus crédibles, sauf l’instant d’une manifestation.

 

 

TOUS LES COMMENTAIRES

11/01/2015, 13:34 | PAR WINAEL

Je rajouterai également, tant que nous dépendrons en très grande partie du pétrole dont les pétrodollars servent à financer le terrorisme

11/01/2015, 19:12 | PAR SPINNAKER

Et les 11 points ci dessus peuvent se résumer En Un seul:

0: Tant que les constitutions ne seront pas écrites par des constituants tirés Au sort et qui deviennent automatiquement INÉLIGIBLES.

12/01/2015, 03:20 | PAR JL25

la mort des 3heros fait fantasmer des centaines et des milliers de jeunes en France dans les quartiers

12/01/2015, 12:52 | PAR DANIEL GOUDAL

Un ami m'écrit :

Sinon ce texte certainement le plus intelligent que j'ai lu ces temps ci

http://blogs.mediapart.fr/blog/dominique-g-boullier/110115/il-y-aura-d-autres-charlie-tant-que

 

Et je suis d'accord avec lui.

Avec vous.

12/01/2015, 16:56 | PAR FRANÇOIS MERCAT

Écrivons la suite : la constitution de la 6e République !Sourire

13/01/2015, 11:55 | PAR ALLA_MARCIA

Merci. Très bien. Un point cependant me pose question : si la presse libre (est-elle si nomberuse ??? restons dans la théorie, il n'est pas sûr que Médiapart ait été si différent de ses chers confrères qui voulaient sa peau il n'y a pas si lingtemps) est ... libre parce que non dépendante de financements massifs institutionnels ou privés, comment la conserver telle si elle devenait trop dépendante de subventions ? Voir le sort que le PS a fait et continue de faire à la culture depuis 2012 ... Et les vieux couplets de droite sur "la cébille et le coktail Molotov" ... 

13/01/2015, 12:39 | PAR L'ANE

Cabu est mort ; les beaufs étaient dans la rue pour lui rendre hommage


Charlie conchiait le libéralisme; l' UE en début de cortège pour faire écran à son message de néo libéralisme mortifère 


La laïcité outrancière a été assassinée le 7 /1 ; les religieux passent la journée à la télé


Le beauf aime la liberté ; il acclame les tyrans "jesuischarlie" la larme à l' œil .

La république Francaise fière de son école ; 3 citoyens ayant usés leur fonds de culotte à nos cotés n' ont pas capté le message
.....
 notre Président normal remonte dans les sondages
ah putain, on a passé un bon week end
 

 

 

 

L’attentat contre Charlie Hebdo : l’occultation politique et médiatique des causes, des conséquences et des enjeux

 

Nous avons reçu énormément d’articles sur le drame de Charlie Hebdo. Nous en avons publié beaucoup. Nous ne pouvons les publier tous, que nos auteurs nous pardonnent. En attendant que des éléments nouveaux surgissent, il est temps de regarder le reste de la France et du monde. Cet article est donc le dernier sur ce sujet, pour l’instant (LGS).

L’attentat contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo marquera notre histoire contemporaine. Il reste à savoir dans quel sens et avec quelles conséquences. Dans le contexte actuel de « guerre contre le terrorisme » (guerre extérieure) et de racisme et d’islamophobie d’Etat, les artisans de cet acte ont, consciemment ou non [1] accéléré un processus de stigmatisation et d’isolement de la composante musulmane, réelle ou supposée, des classes populaires.

Les conséquences politiques de l’attentat sont déjà désastreuses pour les classes populaires et cela va se renforcer si aucune alternative politique à la fameuse « Union Nationale » n’est proposée.

En effet, la manière dont les médias français et une écrasante majorité de la classe politique réagissent est criminelle. Ce sont ces réactions qui sont dangereuses pour l’avenir et qui portent en elles de nombreux « dégâts collatéraux » et de futurs 7 et 9 janviers toujours plus meurtriers. Comprendre et analyser pour agir est la seule posture qui peut permettre aujourd’hui d’éviter les instrumentalisations et dévoiements d’une émotion, d’une colère et d’une révolte légitime.

L’occultation totale des causes

Ne pas prendre en compte les causalités profondes et immédiates, isoler les conséquences du contexte qui les fait émerger et ne pas inscrire un événement aussi violent dans la généalogie des facteurs qui l’ont rendu possible condamne, au mieux, à la tétanie, au pire, à une logique de guerre civile. Aujourd’hui, personne dans les médias n’aborde les causes réelles ou potentielles. Pourquoi est-il possible qu’un tel attentat se produise à Paris aujourd’hui ? Comme le souligne Sophie Wahnich, il existe « un usage fasciste des émotions politiques de la foule » dont le seul antidote est le « nouage possible des émotions et de la raison » [2]. Ce que nous vivons aujourd’hui est ce cantonnement des discours médiatiques et politiques dominants à la seule émotion, en occultant totalement l’analyse réelle et concrète. Toute tentative d’analyse réelle de la situation, telle qu’elle est, ou toute analyse tentant de proposer une autre explication que celle fournie par les médias et la classe politique, devient une apologie de l’attentat.

Regard sur le ventre fécond de la bête immonde

Regardons donc du côté des causes et d’abord de celles qui relèvent désormais de la longue durée et de la dimension internationale. La France est une des puissances les plus en guerre sur la planète. De l’Irak à la Syrie, en passant par la Libye et l’Afghanistan pour le pétrole, du Mali à la Centrafrique, en passant par le Congo pour les minerais stratégiques, les soldats français contribuent à semer la mort et le désastre aux quatre coins de la planète. La fin des équilibres mondiaux issus de la seconde guerre mondiale avec la disparition de l’URSS, couplée à une mondialisation capitaliste centrée sur la baisse des coûts pour maximiser les profits et à la nouvelle concurrence des pays émergents, font de la maîtrise des matières premières la cause principale des ingérences, interventions et guerres contemporaines. Voici comment le sociologue Thierry Brugvin résume la place des guerres dans le monde contemporain :
« La conclusion de la guerre froide a précipité la fin d’une régulation des conflits au niveau mondial. Entre 1990 et 2001 le nombre de conflits interétatiques a explosé : 57 conflits majeurs sur 45 territoires distincts. […] Officiellement, le départ pour la guerre contre une nation adverse est toujours légitimé par des mobiles vertueux : défense de la liberté, démocratie, justice… Dans les faits, les guerres permettent de contrôler économiquement un pays, mais aussi de faire en sorte que les entrepreneurs privés d’une nation puissent accaparer les matières premières (pétrole, uranium, minerais, etc.) ou les ressources humaines d’un pays. » [3]

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le discours de légitimation des guerres s’est construit essentiellement sur le « danger islamiste » contribuant au développement d’une islamophobie à grande échelle au sein des principales puissances occidentales, que les rapports officiels eux-mêmes sont contraints de constater. [4] Dans le même temps, ces guerres produisent une solide « haine de l’occident » dans les peuples victimes de ces agressions militaires. [5] Les guerres menées par l’occident sont une des principales matrices de la bête immonde.
Dans la volonté de contrôle des richesses pétro-gazières, le Proche et le Moyen-Orient sont un enjeu géostratégique central. Les stratégies des puissances occidentales en général et françaises en particulier, se déploient sur deux axes : le renforcement d’Israël comme base et pivot du contrôle de la région, et le soutien aux pétromonarchies réactionnaires du golfe.

Le soutien indéfectible à l’Etat d’Israël est ainsi une constante de la politique française ne connaissant pas d’alternance, de Sarkozy à Hollande. L’État sioniste peut assassiner en toute impunité sur une grande échelle. Quels que soient l’ampleur et les moyens des massacres, le gérant local des intérêts occidentaux n’est jamais véritablement et durablement inquiété. François Hollande déclare ainsi lors de son voyage officiel en Israël en 2013 : « je resterai toujours un ami d’Israël ». [6]
Et, là aussi, le discours médiatique et politique de légitimation d’un tel soutien se construit sur la base d’une présentation du Hamas palestinien mais également (à travers des imprécisions verbales récurrentes) de la résistance palestinienne dans son ensemble, de la population palestinienne dans son ensemble et de ses soutiens politiques internationaux, comme porteurs d’un danger « islamiste ». La logique « du deux poids, deux mesures » s’impose une nouvelle fois à partir d’une approche islamophobe portée par les plus hauts sommets de l’État et relayée par la grande majorité des médias et des acteurs politiques. Tel est le second profil du ventre de la bête immonde.

Ces facteurs internationaux se conjuguent à des facteurs internes à la société française. Nous avons déjà souligné, plus haut, l’islamophobie d’État, propulsée par la loi sur le foulard en 2004 et entretenue depuis régulièrement (discours sur les révoltes des quartiers populaires en 2005, loi sur le niqab, « débat » sur l’identité nationale, circulaire Chatel et exclusion des mères voilées des sorties scolaires, harcèlement des lycéennes en jupes longues, interdiction des manifestations de soutien au peuple palestinien, etc.).

Il faut maintenant souligner que ce climat islamophobe n’a été confronté à aucune réponse par les forces politiques se réclamant des classes populaires. Plus grave, un consensus très large s’est fait jour à plusieurs reprises, au prétexte de défendre la « laïcité » ou de ne pas frayer avec « ceux qui défendent le Hamas ». De l’extrême-droite à une partie importante de l’extrême gauche, les mêmes arguments ont été avancés, les mêmes clivages ont été construits, les mêmes conséquences ont été produites.

Le résultat n’est rien d’autre que l’enracinement encore plus profond des islamalgames, l’approfondissement d’un clivage au sein des classes populaires, la fragilisation encore plus grande des digues antiracistes déjà fragilisées, et des violences concrètes ou symboliques exercées contre les musulmans et les musulmanes. Ce résultat peut se décrire, comme le propose Raphaël Liogier, comme la diffusion, dans une partie importante de la société, du « mythe de l’islamisation » débouchant sur la tendance à constituer une « obsession collective ». [7]

La tendance à la production d’une « obsession collective » s’est de surcroît encore approfondie avec le traitement médiatique récent des cas Zemmour et Houellebecq. Après lui avoir offert de multiples tribunes, Eric Zemmour est renvoyé d’I-télé pour avoir proposé la « déportation des musulmans français ». Dans le contexte d’obsession collective que nous avons évoquée, cela lui permet de se poser en victime. Quant à l’écrivain, il est défendu par de nombreux journalistes au prétexte de ne pas confondre fiction et réalité. Dans les deux cas cependant, il reste un approfondissement de « l’obsession collective » d’une part, et le sentiment d’être insulté en permanence une nouvelle fois, d’autre part. Tel est le troisième profil du ventre de la bête immonde.

Ce facteur interne d’une islamophobie banalisée a des effets décuplés dans le contexte de fragilisation économique, sociale et politique générale des classes populaires aujourd’hui. La paupérisation et la précarisation massive sont devenues insoutenables dans les quartiers populaires. Il en découle des rapports sociaux marqués par une violence grandissante contre soi et contre les proches. A cela, se combinent le déclassement d’une part importante des classes moyennes, ainsi que la peur du déclassement pour ceux chez qui tout va encore bien mais qui ne sont pas « bien nés ». Ceux-là, se sentant en danger, disposent alors d’une cible consensuelle déjà toute désignée médiatiquement et politiquement comme légitime : le musulman ou la musulmane.

La fragilisation touche encore plus fortement la composante issue de l’immigration des classes populaires, qui est confrontée aux discriminations racistes systémiques (angle absolument mort des discours des organisations politiques se réclamant des classes populaires), celles-ci produisant des trajectoires de marginalisation (dans la formation, dans l’emploi, dans la recherche du logement, dans le rapport à la police et aux contrôles au faciès, etc.). [8]

L’approfondissement du clivage entre deux composantes des classes populaires dans une logique de « diviser ceux qui devraient être unis (les différentes composantes des classes populaires) et d’unir ceux qui devraient être divisés (les classes sociales aux intérêts divergents) » est le quatrième profil du ventre de la bête immonde.
De quoi accouche un tel ventre ?

Une telle matrice est à l’évidence propice à l’émergence de trajectoires nihilistes se traduisant par la tuerie à Charlie Hebdo. Extrêmement minoritaires, ces trajectoires sont une production de notre système social et des inégalités et discriminations massives qui le caractérisent.

Mais ce qu’ont révélé les réactions à l’attentat est tout autant important et, quantitativement, bien plus répandu que l’option nihiliste (pour le moment ?). Sans pouvoir être exhaustifs, rappelons quelques éléments de ces derniers jours. Du côté des discours, nous avons eu Marine Le Pen exigeant un débat national contre le « fondamentalisme islamique », le bloc identitaire déclarant la nécessité de « remettre en cause l’immigration massive et l’islamisation » pour lutter contre le « djihadisme », le journaliste Yvan Rioufol du Figaro sommant Rokhaya Diallo de se désolidariser sur RTL, Jeannette Bougrab accusant « ceux qui ont traité Charlie Hebdo d’islamophobe » d’être les coupables de l’attentat, sans compter toutes les déclarations parlant « de guerre déclarée ». A ces propos, se joignent des passages à l’acte de ces derniers jours : une Femen se filme en train de brûler et de piétiner le Coran, des coups de feu sont tirés contre la mosquée d’Albi, des tags racistes sont peints sur les mosquée de Bayonne et Poitiers, des grenades sont lancées contre une autre au Mans, des coups de feu sont tirés contre une salle de prière à Port la Nouvelle, une autre salle de prière est incendiée à Aix les Bains, une tête de sanglier et des viscères sont accrochés devant une salle de prière à Corte en Corse, un restaurant-snack-kebab est l’objet d’une explosion à Villefranche-sur-Saône, un automobiliste est la cible de coups de feu dans le Vaucluse, un lycéen d’origine maghrébine de 17 ans est molesté lors d’une minute de silence à Bourgoin-Jallieu en Isère, etc. Ces propos et actes montrent l’ampleur des dégâts d’ores et déjà causés par les dernières décennies de banalisation islamophobe. Ils font aussi partie de la bête immonde.

La bête immonde se trouve également dans l’absence criante d’indignation face aux victimes innombrables des guerres impérialistes de ces dernières décennies. Réagissant à propos du 11 septembre, la philosophe Judith Butler s’interroge sur l’indignation inégale. Elle souligne que l’indignation justifiée pour les victimes du 11 septembre s’accompagne d’une indifférence pour les victimes des guerres menées par les États-Unis : « Comment se fait-il qu’on ne nous donne pas les noms des morts de cette guerre, y compris ceux que les EU ont tués, ceux dont on n’aura jamais une image, un nom, une histoire, jamais le moindre fragment de témoignage sur leur vie, quelque chose à voir, à toucher, à savoir ? ». [9]

Cette indignation inégale est à la base du processus de production d’un clivage bien réel au sein des classes populaires. Et c’est ce clivage qui est porteur de tous les dangers, notamment en période de construction de « l’union nationale », comme aujourd’hui.

L’union nationale qu’ils rêvent de construire, c’est « toutes et tous ensemble contre ceux qui ne sont pas des nôtres, contre celles et ceux qui ne montrent pas patte blanche ».

Une formidable instrumentalisation politique

Mais le scandale que nous vivons aujourd’hui ne s’arrête pas là. C’est avec un cynisme consommé que des instrumentalisations de la situation, et de la panique qu’elle suscite, se déploient à longueur de journée.

* Renforcement sécuritaire et atteintes aux libertés démocratiques

Certains, comme Dupont Aignan, réclament « plus de souplesse aux forces de l’ordre » alors qu’une nouvelle « loi antiterroriste » a déjà été votée l’automne dernier. Et, en écho, Thierry Mariani fait référence au Patriot Act étasunien (dont la conséquence a été de graves atteintes aux libertés individuelles sous prétexte de lutte contre le terrorisme) : « Les Etats-Unis ont su réagir après le 11 Septembre. On a dénoncé le Patriot Act, mais, depuis, ils n’ont pas eu d’attentat à part Boston ». [10]

Instrumentaliser la peur et l’émotion pour renforcer des lois et mesures liberticides, telle est la première manipulation qui est aujourd’hui testée pour mesurer le champ des possibles en matière de régression démocratique. D’ores et déjà, certaines revendications légitimes et urgentes sont rendues inaudibles par la surenchère sécuritaire qui tente de profiter de la situation : il sera par exemple beaucoup plus difficile de mener le combat contre le contrôle au faciès, et les humiliations quotidiennes qu’il produit continueront à s’exercer dans l’indifférence générale.

* L’unité nationale

La construction active et déterminée de l’unité nationale est la seconde instrumentalisation majeure en cours. Elle permet de mettre en sourdine l’ensemble des revendications qui entravent le processus de dérégulation généralisé. La ficelle a beau être grosse, elle est efficace dans un climat de peur généralisé, que l’ensemble des médias produisent quotidiennement. Dans certaines villes, l’unité nationale est déjà étendue au Front National qui a participé aux rassemblements de soutien àCharlie Hebdo. Dati et Fillon s’indignent déjà de « l’exclusion » de Marine Le Pen de l’unité nationale. C’est cette « unité nationale » qui fait le plus de dégâts politiquement aussi, car elle détruit les rares repères positifs qui pouvaient exister auparavant en termes d’alliances possibles et d’identités politiques.

* L’injonction à se justifier

Une autre instrumentalisation se trouve dans l’injonction permanente des musulmans réels ou supposés à se justifier pour des actes qu’ils n’ont pas commis, et/ou à se démarquer des auteurs de l’attentat.

Cette mise en accusation permanente est humiliante. Il n’est venu à l’idée de personne d’exiger de tous les chrétiens réels ou supposés une condamnation lorsque le Norvégien Anders Behring Breivik a assassiné 77 personnes en juillet 2011 en se revendiquant de l’islamophobie et du nationalisme blanc.

Derrière cette injonction, se trouve la logique posant l’islam comme étant par essence incompatible avec la République. De cette logique découle l’idée de mettre les musulmans, réels ou supposés, sous surveillance non seulement des policiers, mais également des médias, des profs, des voisins, etc.

* Être Charlie ? Qui peut être Charlie ? Qui veut être Charlie ?

Le slogan « nous sommes tous Charlie » est enfin la dernière instrumentalisation en déploiement ces jours-ci. Si l’attentat contre Charlie Hebdo est condamnable, il est hors de question cependant d’oublier le rôle qu’a joué cet hebdomadaire dans la constitution du climat islamophobe d’aujourd’hui.

Il est également hors de question d’oublier les odes à Bush que ses pages accueillaient alors que celui-ci impulsait cette fameuse « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan puis en Irak. Ces prises de positions écrites ou dessinées ne sont pas des détails ou de simples amusements sans conséquences : elles sont à l’origine de multiples agressions de femmes voilées et de nombreux actes contre des lieux de cultes musulmans. Surtout, ce journal a fortement contribué à cliver les classes populaires au moment où elles avaient besoin plus que jamais d’unité et de solidarité. Nous ne sommes PAS PLUS Charlie hier qu’aujourd’hui.

Les temps qui s’annoncent vont être difficiles et coûteux. Pour stopper l’escalade, nous devons mettre fin à la violence des dominants : nous devons nous battre pour stopper les guerres impérialistes en cours et abroger les lois racistes. Pour stopper l’escalade, nous devons développer tous les cadres et événements de solidarité destinés à empêcher la déferlante des propos ou actes racistes et notamment islamophobes. Pour stopper l’escalade, nous devons construire tous les espaces de solidarité économique et sociale possibles dans nos quartiers populaires, en toute autonomie vis-à-vis de tous ceux qui prônent l’union nationale comme perspective.
Plus que jamais, nous avons besoin de nous organiser, de serrer les rangs, de refuser la logique « divisant ceux qui devraient être unis et unissant ceux qui devraient être divisés ». Plus que jamais, nous devons désigner l’ennemi pour nous construire ensemble : l’ennemi c’est tout ce qui nous divise.

Notes :

[1] Il est d’une part trop tôt pour le dire et, d’autre part, le résultat est le même.
[2] Sophie Wahnich, La révolution française, un événement de la raison sensible 1787-1799, Hachette, Paris, 2012, p. 19.
[3] Thierry Brugvin, Le pouvoir illégal des élites, Max Milo, Paris, 2014.
[4] Djacoba Liva Tehindrazanarivelo, Le racisme à l’égard des migrants en Europe, éditions du Conseil de l’Europe, Strasbourg, 2009, p. 171.
[5] Jean Ziegler, La haine de l’Occident, Albin Michel, Paris, 2008.
[6] Le Monde, Hollande « ami d’Israël » reste ferme face à l’Iran, 17-11-2013.
[7] Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, Le Seuil, Paris, 2012.
[8] Voir sur cet aspect mon dernier article sur mon blog : “ Les dégâts invisibilisés des discriminations inégalité sociales et des discriminations racistes et sexistes ”.
[9] Le Parisien du 8-01-2015

Source : Investig’Action

Said Bouamama est l’auteur de nombreux ouvrages dont Figures de la libération africaine. De Kenyatta à Sankara, 2014 ; Femmes des quartiers populaires, en résistance contre les discriminations, des femmes de Blanc-Mesnil, Le Temps des Cerises, 2013 ; Dictionnaire des dominations de sexe, de race, de classe, Édition Syllepse, 2012 ; Les discriminations racistes : une arme de division massive,L’Harmattan, 2010 ; Les classes et quartiers populaires. Paupérisation, ethnicisation et discrimination, Éditions du Cygne, 2009 ; L’affaire du foulard islamique : production d’un racisme respectable, Le Geai bleu, 2004 ; Dix ans de marche des beurs, chronique d’un mouvement avorté, Desclée de Brouwer, 1994.

 

 

 
C’est pas tout ça, mais faut bombarder Saddam.

Au lendemain des attentats perpétrés contre la rédaction de "Charlie Hebdo", la réaction du gouvernement est attendue tant d’un point de vue diplomatique que militaire. Jacques-Marie Bourget explique avec ironie que la France doit rapidement se pencher sur certains pays, accusés de financer des groupes terroristes.

Anaïs Chabalier

C’est pas tout ça, mais maintenant faut bombarder Saddam. Quel Saddam ? Je ne sais pas mais on va bien en trouver un. A ce qu’on dit il y a un bon signe, Le Drian a déjà en main un tube avec un élixir dedans, et il va l’agiter pour nous désigner l’ordonnateur de nos malheurs. Tous les journaux si généreux, si sensibles et émotifs, si proches des autres, nous ont dit que l’attaque contre Charlie était « notre 11 septembre ». Après le drame du World Trade Center, la recette de George Bush II ayant été la bonne, j’espère que cette France soudée comme une carrosserie de tank, et si « debout », va faire la même chose. Un bon signe, le porte-avions Charles De Gaulle a déjà pris la mer. Ça lui fait du bien, dérouille ses hélices et promène ses marins ainsi éloignés des MST de Toulon. S’il ne tombe pas en panne, il devrait faire mal. Gare aux bergers qui poussent leurs troupeaux dans plaines de Syrie. Un keffieh reste un keffieh, et dans le manuel du soldat, cela depuis 1954, une philosophie impulsée par Mitterrand, chef de guerre en Algérie, il est recommandé de tirer. Tant mieux il ne viendra pas se plaindre, le bédouin, et ses moutons encore moins. La guerre contre le terrorisme est une affaire assez peu sérieuse pour qu’on la confie aux militaires.

Quel pays la France va-t-elle vitrifier ?

Quel pays, le Qatar n’en étant pas un et Fabius, qui y voit de l’intérêt, ayant dit qu’il est innocent, quel pays la France va-t-elle vitrifier ? Après avoir donné un coup de pouce en Syrie, Sarko l’a fait en Libye avec l’émir Al-Thani et le poète BHL. François II l’a fait, pas assez à son goût, chez Bachar aussi. Quelle cible prendre comme dirait Bigeard ? Vous avez dit Bigeard ? Le Yémen ? Ce serait pas mal. D’abord à cause de Nizan et de son livre Aden Arabie qui s’ouvre par la plus belle phrase de la littérature, « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus belle âge de la vie ». En plus c’est le grand père d’Emmanuel Todd et il y a, à Sanaa et dans tout le pays une architecture sublime. Mais âgée et que l’on pourrait raser pour la remplacer par des « canopées ». Comme au-dessus du trou des Halles, à Paris. C’est moche mais les Socialistes aiment ça. Dans leurs cavales commentées par eux-mêmes, dans leur road movie, les frères Kouachi ont désigné le coupable, pourquoi faire compliqué : le Yémen.

Problème, le Qatar aime le Yémen qui, lui, n’aime pas l’Arabie Saoudite qui n’aime pas le Qatar. Ouf. Donc, la France peut-elle attaquer un Etat ami de Doha ? Trop cruel et dangereux pour la durée d’une amitié. Il faut encore réfléchir et Le Drian a un peu de temps pour secouer son tube, qui n’est plus d’anthrax mais d’entracte.

Pas question de rupture diplomatique avec ceux qui financent le djihad

Une grande réunion, tenue à Bruxelles, examine les moyens utiles pour faire en sorte qu’on ne tue plus des gens à coups de kalach, fussent-ils journalistes. J’ai examiné l’ordre du jour. Pas question de rupture diplomatique avec les pays où les milliardaires qui financent le djihad, pas question de punir ceux qui achètent le pétrole vendu par Daech ou par les fous de Dieu Libyens. Pas question, en France, de mettre son nez dans les finances d’organisations islamiques c’est-à-dire de leur filiale islamiste, le « vote musulman » est si précieux.

La guerre étant déclarée, nous mobilisons large, personnellement bon balayeur, je pense être convoqué pour nettoyer un commissariat pendant que les policiers terroriseront les terroristes. Mais quand même réveillons-nous et le regard ouvert jetons un œil sur l’Algérie. Difficile de combattre le djihad sans un coup de main de ce pays. Il en a tant souffert et connait l’engeance. Là, écoutez bien, l’Europe vient de décider d’accorder une subvention de 150 000 euros à toute association qui se formera pour « défendre la démocratie ». Autrement dit qui luttera contre le pouvoir en place. Pas impossible que les prochains tueurs ne soient plus d’anciens stagiaires du Yémen, mais des types ayant pris le ferry à Alger.

Le Qatar et l’Arabie Saoudite : un Téléthon pour le djihad

Comme on n’est jamais aussi bien trahi que par ses amis, ce sont les Étasuniens qui sont venus contredire les serments de l’émir du Qatar, quand il jure ne pas financer le terrorisme. En l’occurrence le Trésor : oui l’argent du Qatar a bien abondé l’État Islamique ! Ainsi, un certain Tariq Al-Harzi, cheville ouvrière de l’accueil des djihadistes étrangers dans la zone frontalière turco-syrienne, a touché au moins deux millions de dollars d’un intermédiaire financier basé à Doha. C’est ce bienfaiteur qui, lui-même, a recruté Al-Harzi.

Selon les agents des services spéciaux c’est en milliards de dollars que l’on compte l’aide du Qatar et de l’Arabie Saoudite, l’un et l’autre lancés dans un vrai Téléthon pour le djihad. Selon nos confrères du Daily Telegraph, un diplomate occidental vient de révéler les chiffres qui tuent : « Entre huit et douze personnalités éminentes au Qatar ont récolté des millions de dollars pour les djihadistes. Et ils ne s’en cachaient guère ».

Un rapport du Département d’Etat sur le terrorisme précise que Doha ne « prête aucune vigilance » à cet argent mortifère. Même pris la main dans la bourse d’or, l’émir n’a pas besoin d’avouer son forfait : c’est toujours un ami, un cousin qui prête son concours à la dotation djihadiste. Et le cheikh et sa famille d’expliquer : « on ne peut empêcher nos proches, nos amis de pratiquer la Zakat... Parfois ils se font abuser... » . La zakat, la charité islamique qui fait que l’on va forcément au ciel si on sait se montrer généreux.

Dommage qu’entre deux siestes Laurent Fabius n’ait pas eu le temps de lire les rapports de ses amis de Washington.

»» http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1308623-charlie-hebdo-et-si-l...

15 janvier 2015

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« Mission civilisatrice », disaient-ils, et nous avons eu les enfumages en Algérie, le massacre à Sétif, au Cameroun, à Madagascar et au Kenya. « Sortie de la barbarie par l’évangélisation », clamaient-ils, et nous avons eu l’esclavage et la traite négrière. « Supériorité civilisationnelle », écrivaient-ils, et nous avons eu deux guerres mondiales et les bombes atomiques sur Nagasaki et Hiroshima. « Fin de l’Histoire », affirmaient-ils, et nous avons eu l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la Syrie bientôt...

 

Investig’Action offre à ses lecteurs la rediffusion d’un article de Saïd Bouamama, en lien avec les conséquences de l’affaire Charlie Hebdo. 

 

Il nous faut comprendre ce qui relie ces différentes dimensions : lorsqu’ils nous parlent de civilisation, il faut d’abord saisir- si nous voulons l’évaluer- son acte de naissance. 

Cette civilisation dominant aujourd’hui le monde est née par le mensonge, le pillage et la violence. Voilà son véritable acte de naissance. Les conditions qui ont permis l’accumulation des richesses permettant l’industrialisation, n’auraient pas vu le jour au nord de la planète s’il n’y avait pas eu la destruction des civilisations amérindiennes. Elles n’auraient pas pu croître comme elles l’ont fait s’il n’y avait pas eu l’esclavage comme péché originel. Elles n’auraient pas pu perdurer s’il n’y avait pas eu la colonisation comme âge de maturité. Et aujourd’hui, nous avons l’impérialisme comme âge de sénilité. 

Pour couvrir cela, depuis 4 siècles maintenant, nous avons de manière systématique les mêmes procédés de falsification de l’histoire. Le premier procédé utilisé consiste à nier les interactions, c’est-à-dire le lien entre la naissance de leur civilisation ici et la destruction d’autres civilisations, la négation du lien entre le développement économique ici et l’imposition d’une misère et d’une paupérisation massives dans d’autres aires de la planète. Le second procédé consiste à occulter les emprunts que l’Europe a faits au reste du monde, masquer l’apport philosophique de nombreux espaces de la planète qui ont été pillés et réintégrés dans une logique dominante ici. 

De cette manière, se légitime une vision euro-centrique du monde et aujourd’hui une vision occidentalo-centrique posant les uns comme civilisés, ou plus civilisés, et les autres comme barbares, ou moins civilisés, construisant les uns comme dotés d’une dynamique historique et situant les autres en-dehors de l’histoire, inscrivant les uns comme dotés d’une rationalité scientifique et les autres caractérisés par une mentalité prélogique ou irrationnelle. La condition de possibilité d’une telle opération de falsification est la production d’un espace mental particulier. Rien n’aurait pu perdurer aussi longtemps s’il n’y avait pas eu la production d’un espace mental colonial, c’est-à-dire une déshumanisation à la fois des colonisés et des peuples des pays colonisateurs. 

Cet espace mental colonial reste encore largement dominant : il imprègne toute la quotidienneté ici et dans les pays dominés. Cet espace mental colonial, diffusé par de multiples canaux hier et aujourd’hui, continue à marquer les rapports dans le monde, les réflexes, les grilles de perception, les manières de percevoir l’autre. Cet espace mental colonial, n’est rien d’autre, comme le disait Aimé Césaire, qu’une « décivilisation ». Une fois qu’il a été intériorisé et intégré, inévitablement tous les regards sur les phénomènes mondiaux et sur les peuples sont déformés.

Cet espace mental colonial produit des verrous de la pensée qui empêchent de voir le réel. Ces verrous de la pensée doivent d’abord être déracinés de nos imaginaires si nous voulons comprendre le monde et le transformer. La libération de l’espace mental colonial est une condition nécessaire (mais insuffisante) de l’émancipation collective. Une fois pris en compte cet acte de naissance barbare de leur civilisation, nous pouvons regarder son fonctionnement. Le discours dominant aime à mettre en exergue la sphère économique de l’Occident, censée être la plus efficace que l’humanité ait connue. Or, jamais l’humanité, dans aucun endroit du monde, n’a connu un système social où l’économie devient une fin en soi, au lieu d’être un moyen. 

L’humanité a connu de très nombreux systèmes économiques : il y a eu des évolutions dans l’ensemble des pays de la planète, dans lesquels on est passés d’un mode de production à un autre et tous les peuples se sont adaptés aux évolutions des contextes, mais jamais n’était apparue une civilisation qui mettait l’économie comme fin et non comme moyen au service d’autre fins, c’est-à-dire au service du bonheur de la communauté. Bien sûr, d’autres systèmes inégalitaires ont existé, mais jamais l’économie n’a pris une place aussi exclusive. La seconde dimension de cette économie « civilisée » est la marchandisation généralisée. Jamais l’humanité n’avait connu un système social dans lequel l’économie prétendait rendre marchandise l’ensemble des dimensions de l’être humain et de son environnement naturel : le sexe, les plantes, l’homme, la terre, l’air. Rien n’échappe potentiellement à la loi de la marchandisation dans un système où le profit est posé comme seul critère légitime.

Un autre aspect de cette économie « civilisée » est son fonctionnement irrationnel, dans la mesure où, dans la quotidienneté comme dans le durée, le fictif l’emporte sur le réel. Il suffit d’observer la place prise par la Bourse et le CAC 40 pour saisir la place prise par le fictif dans cette société. Eux, qui nous accusaient de venir de civilisations dans lesquelles il y avait du fétichisme, vivent dans des sociétés où l’argent est devenu fétiche, où la Bourse est devenue fétiche. La civilisation actuelle est la civilisation la plus fétichiste de toute l’histoire de l’humanité. Simplement, ces fétiches ne sont plus nos fétiches habituels qui nous reliaient aux générations passées. Ce ne sont plus les fétiches qui nous reliaient à la nature et aux générations futures. 

Ce sont des fétiches qui sont uniquement centrés sur la production, sur le profit pour certains et la misère pour d’autres. Et puis, la dernière dimension de leur civilisation au niveau économique est qu’elle ne peut fonctionner sans crises. La normalité de cette économie est la crise, c’est l’absence de crise qui est exceptionnelle. S’ils mettent en avant leur supériorité économique, nous n’avons pas à être impressionnés : leur économie ne vaut rien. Cette une économie qui détruit et qui tue , qui déshumanise et qui marchandise, qui détruit les liens humains et isole, qui nie l’homme et le producteur pour ne promouvoir que le consommateur et le propriétaire. 


Un acte de naissance barbare et un fonctionnement destructeur sont les deux piliers de leur civilisation. Nous pouvons maintenant nous interroger sur les conséquences dans le rapport aux autres parties de la planète d’un tel soubassement. La réponse découle logiquement, pour peu que l’on observe la situation mondiale sur la durée et de manière lucide, c’est-à-dire en ne se laissant pas piéger par la parcellisation des faits qu’opèrent les médias. Ils n’ont qu’un moyen pour imposer leur domination : la violence et la guerre. Les guerres impérialistes d’aujourd’hui ont les mêmes causes que celles qui ont enclenché la destruction des civilisations amérindiennes et de peuples entiers avec l’esclavage et la colonisation. 

Elargir la marchandisation, baisser le coût des matières premières, avoir une main-d’œuvre meilleur marché, contrecarrer les concurrents, avoir des investissements plus rentables : ce sont les mêmes causes qui produisent les mêmes effets. Tant que nous n’aurons pas touché au cœur de cette civilisation, cela se reproduira. Il en est de même des argumentaires de justifications. Bien sûr, il y a une actualisation des formes des arguments de justifications, mais, fondamentalement, ceux-ci restent les mêmes : on nous parle encore d’aller libérer les femmes de certains peuples qui seraient opprimées et pour cela il faudrait des guerres ; on nous parle encore de besoin d’intervenir pour les droits de l’homme ; on nous parle encore, comme il y a 400 ans, d’apporter un cadeau à ces sauvages en venant les violer, en venant détruire leur système-monde. 

Et puis, la dernière dimension qui me semble essentiel d’avoir en tête, c’est lorsque l’on nous parle de civilisation, de nous interroger sur l’idéal du « moi ». Quel idéal ces sociétés donnent-elles à leurs membres ? Disons-le honnêtement : la civilisation dominante aujourd’hui est une civilisation qui donne comme idéal à nos enfants la négation de leur hominisation, la négation de leur caractère d’êtres humains, la négation de leur caractère de personnes en lien avec leurs semblables. Voici donc une civilisation qui est basée sur un rapport philosophique, qui est l’individualisme, c’est-à-dire la négation de tous les regroupements communautaires. Or, ce qui caractérise les sociétés qui ont été violées et agressées, c’est justement le fait que l’homme est en lien avec ses communautés d’appartenance. C’est le fait que le collectif, le « nous », donne un sens à l’individu et non le contraire. 

Où est la civilisation et où est la barbarie ? Les autres caractéristiques de l’idéal du « moi » de ladite civilisation dominante vont dans la même direction aliénante. C’est une civilisation basée sur l’oubli du temps passé, c’est-à-dire des héritages et l’oubli du temps futur, des responsabilités vis-à-vis de nos enfants. 

C’est une civilisation qui « chosifie » la femme et l’homme avec des émissions comme Star Academy dans lesquelles l’être humain devient une chose et cela est mis en scène et présenté comme étant une « émancipation ». 

C’est une civilisation qui est basée sur une guerre du tous contre tous et non pas - comme la plupart des sociétés paysannes d’où nous venons - sur la solidarité comme valeur centrale. 

C’est une civilisation qui oublie le lien de notre espèce avec la terre. Ce n’est pas par hasard ou par bêtise si les différentes cultures du monde, des rites berbères aux rites amérindiens, en passant par les rites du Cameroun et de Madagascar - ont célébré la terre. C’est parce qu’il y a conscience que notre passé et notre avenir ont un lien avec la terre, non pas comme simple objet matériel, mais comme l’ensemble des héritages de l’être humain. 

Et puis, c’est une civilisation qui a confondu volontairement deux notions, la nécessaire unité politique qu’il nous faut construire avec une unicité culturelle. La confusion entre unité politique et unicité culturelle est le vecteur de justification de toutes les opérations d’assimilation et d’homogénéisation mondiale, c’est à dire de la négation de toute la richesse de l’humanité. Alors que dire pour conclure ? Disons avec Marx, que cette société n’est pas « l’histoire de l’humanité », que cette civilisation n’est que sa « préhistoire ». Disons avec Césaire, que cette civilisation est chaque jour plus « décivilisée ». En réalité, nous sommes dans une phase de décadence, non pas au sens moral mais au sens Khaldounien du terme, c’est-à-dire lorsque disparaît dans une civilisation le donneur de liaisons entre les parties. A son époque, c’était l’asabiyya 

Aujourd’hui, il faut nous interroger sur ce donneur de liens que nous voulons recréer pour demain. Nous dirons avec Frantz Fanon, « Allons, camarades, le jeu européen est définitivement terminé, il nous faut autre chose. » Avec lui, nous ajouterons que ce sont les « damnés de la terre » d’ici et de là-bas qui ont cette chose à accomplir, car ils sont les seuls à avoir tout à perdre au non-changement et tout à gagner au changement. Que certains « damnés de la terre » soient aveugles, c’est inévitable : par le complexe de supériorité pour les uns, et d’infériorité du colonisé pour d’autres. Ne les attendons pas ! Ils nous remercieront plus tard d’avoir été sévères avec eux. 

Nous n’assistons pas à la fin d’un monde, mais à la fin de « leur monde ». Oui, une autre civilisation est nécessaire ! Oui, une autre civilisation est possible ! C’est une histoire de lutte : organisons-nous pour une nouvelle civilisation plus égale !

Source :

Front uni des immigrations et des quartiers populaires Septembre 2012

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