Ceci est un extrait de l'article de Pierre Thiesset "Grand-messe pour la COP21". Paru dans le journal "la décroissance n°122 du mois de septembre 2015.

 

Ce à quoi veulent nous faire croire ces sommités, c'est qu'il suffirait que tout le monde y mette un peu du sien pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. "chacun d'entre nous peut par exemple utiliser des ampoules à faible consommation, des appareils qui consomment moins d'énergie, et recycler ses déchets", sermonne Kofi Annan, "la clé de la réussite sera dans le changement de comportement des concitoyens du monde, guidés par leur conscience", prêche Jean-paul Delevoye avec une tête de confesseur. "Je crois possible de voir émerger l'idée selon laquelle vivant sur une seule planète au sein de la même humanité chaque humain se sente responsable et interdépendant de l'autre même s'il ne l'aime pas." Gnagnagna. Ainsi nous pourrions "construire un océan de responsabilité individuelle, seul capable d'éteindre les tempêtes humaines annoncées". Que c'est niais...

Ces discours faussement ingénus en disent long sur la dilution de l'écologie dans le libéralisme. Tous ensemble, chefs d'Etat et de gouvernement, collectivités locales, entreprises, "citoyens du monde", mobilisons-nous pour relever le "défi" du désastre écologique. Avec la science, la Technologie et les petits gestes, nous parviendrons à décarboniser l'atmosphère. Pour les tenants du capitalisme vert, la société est lisse, sans antagonismes, sans affrontements, sans intérêts divergents, sans rapports de force; ce n'est rien d'autre qu'un agrégat d'individus, un marché d'agents rationnels où chacun s'ajuste. Où chacun vient déposer sa gouttelette dans le grand incendie. Evadé fiscal de Monaco ou paysan Burkinabé, ministre de l'écologie ou chômeur, faites tous votre petite part dans votre petit coin pour réduire votre empreinte carbone. Car "chacun d'entre nous est à un moment une particule dans l'aventure inouïe de l'espèce humaine", comme le dit la particule Edgar Morin.

Pas étonnant dès lors de retrouver l'inévitable Pierre Rabhi dans cette grande farce. C'est sa fable du colibri qui triomphe: la classe dominante l'a fait sienne. A ses côtés figurent Nathalie Kosciusko-Morizet -vice présidente du parti de Nicolas Sarkozy, la conscience tranquille-, la chanteuse Zaz- "si tu prends soin de toi tu prends soin de la terre, si tu prends soin de la terre tu prends soin de toi, et c'est juste la chose la plus importante du monde"...merci Zaz-, Captain Paul Watson- selon qui la COP21 est une opportunité pour rassembler tout le monde, regarder les problèmes, trouver les solutions"-, Claude Lelouch-"battons-nous avec toutes nos forces pour protéger ce capital", la planète-, Schwarzenegger-"le changement climatique ce n'est pas de la science fiction, c'est une bataille dans le monde réel"-, Patrick Viveret le philosophe pour "créatifs culturels", Marina Silva ou encore Muhammad Yunus, le chantre du micro-crédit qui rêve de "transformer chaque jeune en entrepreneur"...

Les pontes de l'altermondialisme ne manquent pas à l'appel: Vandana Shiva est exposée là avec quelques indigènes d'Amérique du sud portant jeans et plumes pour amener uen touche d'exotisme, et Susan George, présidente d'honneur d'Attac, estime que "c'est un grand honneur et un privilège" de participer à "cet événement extraordinaire" et d'appeler à réguler le capitalisme en compagnie du régent d'un paradis fiscal. On ne sait  quel qualificatif convient le mieux à ces cautions pseudo-rebelles qui collaborent à de telles intrigues: bouffons de la cour, laquais, ravis de la crèche? Toujours est-il que ces "autorités morales" éclectiques ont adressé une lettre aux décideurs qui prendront par à la COP21. Ils leur demandent "de réfléchir à votre rôle personnel, de vous interroger sur ce qui vous à conduit aux fonctions que vous occupez aujourd'hui, et, pour cela, de vous poser, en votre for intérieur, cette simple question: why do i care? (pourquoi je m'en préoccupe)". Sûr qu'avec de tels directeurs de conscience et de tels appels solennels,le sort de la planète est entre de bonnes mains.

Et Nicolas Hulot de conclure sous les ovations: "Quelqu'un m'a interpellé et m'a dit: "vous pouvez m'expliquer à quoi tout cela va servir?" J'ai pas encore trouvé la réponse." Allons, l'envoyé spécial pour la protection de la galaxie, vous savez très bien à quoi sert ce genre de "sommet": c'est une classique opération de dépolitisation de l'écologie. On fait blablater quelques figures médiatiques molles, on leur fait signer un texte vide, on fait croire que le climat préoccupe la classe dirigeante, et pendant ce temps, on continue à faire passer des lois Macron, on négocie la création de vastes zones de libre échange entre Europe et Etats Unis, on conforte un modèle libéral tout entier tourné vers la croissance, la compétitivité, l'innovation, on rive tous les écoliers devant des écrans, on déverse des nouvelles technologies. Et Laurent Fabius, "plein d'espérance", assure que "les choses avancent":"je crois au succès." Et les grandes lumières de notre temps se congratulent et repartent contentes d'elles-mêmes, la conscience de la foutaise accomplie.

Oh, les affidés de Hulot, laissez notre conscience tranquille! Le climat n'a pas besoin de votre violon, votre eau tiède, vos pas de danse, vos incantations et vos hosties. Votre écologie n'est qu'un supplément d'âme pour grand bourgeois, une quête de sens pour élites déboussolées, une pastille verte sur un avion de chasse. La nôtre est fondamentalement conflictuelle, anticapitaliste, subversive. Elle nécessite des choix collectifs qui rompent avec votre idéal d'accumulation illimitée du capital. Elle nécessite de repenser notre organisation sociale, politique, d'en finir avec le productivisme, avec l'industrialisation et l'urbanisation sans fin, avec les privilèges d'une minorité d'accapareurs, de s'attaquer aux menées de la Silicon Valley, de se défaire de l'emprise de la marchandise sur nos vies, de démanteler le système technicien. Elle est à l'opposée de la "transition énergétique pour la croissance verte"à base de hautes technologies, chère à Mme Royal, MM Fabius, Hollande, Annan ou Terminator. Elle est inconciliable avec les intérêts du Medef ou des parasites de Monaco. C'est pourquoi nous organisons un contre-sommet le 14 novembre prochain à Vénissieux: pour objecter vos menées. Pour maintenir les braises d'une écologie politique non inféodée. Ne serait-ce que pour notre dignité.

Pierre Thiesset.