notre logique, la logique d’êtres mangeant leur pain à la sueur de leur front, a perverti dans son essence même la faculté de connaître, en nous accoutumant à penser conformément aux exigences de notre existence terrestre. Celui-là seul peut connaître, penser, qui n’a rien à faire, qui, grâce à un concours de circonstances purement accidentelles, se trouve expulsé de l’univers commun à tous et, resté seul, abandonné à ses propres moyens, découvre tout à coup que la vérité par sa nature même ne peut être nécessaire, obligatoire et universelle. Aux yeux de ce solitaire, le « hasard » dédaigné et pourchassé par la science et « notre moi » devient le principal objet de ses recherches. Il veut percevoir et même faire apparaître ce qui se cache sous l’accidentel, ce qui est invisible aux regards de la raison préoccupée des affaires terrestres et soumise aux exigences de la vie sociale.

Léon Chestov.

Les révélations de la mort.

 

 

Fondamentalement, l’oeuvre de Léon Chestov exprime une révolte,
une colère qui précède et dépasse le réseau des fonctions sociales et
politiques. Israël ne veut-il pas dire “qui conteste avec Dieu”? Dans
cette perspective, il m’apparaît indéniable que Léon Chestov figure
parmi ceux qui ont formulé avec la plus grande profondeur des
questions limites, c’est-à-dire des questions qui ne trouvent pas de
réponse dans le langage des hommes et qui, de ce fait, constituent
peut-être la meilleure initiation philosophique que l’on puisse
envisager.
Il est curieux que la plupart des universitaires, spécialisés
notamment dans la pensée de Husserl, ignorent l’auteur d’Athènes et
Jérusalem alors que le maître allemand lui-même le reconnaît comme
son plus sérieux adversaire. N’y a-t-il pas là un autre signe des temps?
L’intelligence des chercheurs s’est-elle arrêtée à ce qu’elle sait déjà
sans se rendre compte que ses bilans ne sont que des consensus aussi
fragiles qu’illusoires? Aller au bout des questions essentielles, selon
Chestov, c’est connaître une forme de traversée du désert. C’est
découvrir que toutes nos représentations du monde ne sont que des
mirages ne décrivant rien d’autre que les limites de nos moyens de
connaissance, que toutes nos sciences ne reposent en fin de compte
que sur une vulgaire croyance qui s’épuise avec le temps. D’où le
choc ressenti par de plus en plus de chercheurs au terme de
nombreuses années de travail, d’investissements intellectuels et
affectifs considérables. Loin de nourrir, la science empoisonne
l’existence lorsqu’elle se ferme sur elle-même et qu’elle emprunte les
habits pompeux de la solidité et de l’éternité. Elle se pétrifie alors et
transforme en pierre tous ceux qui la regardent.

http://www.shestov.arts.gla.ac.uk/pdf/journal1/desilets.pdf