Mais chacun reste libre, jusqu'au bout, par rage ou par dépit, de piétiner ce qu'il a de plus précieux, la liberté que Dieu a résolu de nous laisser va jusque-là. Le précieux en l'homme est aussi le plus fragile. Le sens du sacré, à cet égard, est logé à la même enseigne que le sens du bon. Pour affirmer qu'il y a, inscrit au plus profond dans la conscience humaine, un sens inné du bon ou du bien, qui fait sentir qu'une chose est bonne ou mauvaise, instantanément, ou qui au moins nous fait flairer, dans des circonstances où l'on ne sait pas où est le bien et où le mal, que le mal serait plutôt ici que là, les médiévaux avaient un mot savant: syndérèse. Mais ce sens-là n'est pas à l'abri des mauvais traitements. Il y a des spectacles, des lectures, des conversations qui le malmènent. Exactement comme certaines ambiances sonores et certains bruits menacent le sens de l'ouïe. Si bien que chez beaucoup il est moribond. Un spécialiste de l'audition, Christian Hugonnet, le fondateur de la semaine du son, a eu cette formule, que j'ai recueillie comme une trouvaille éclairante: "l'oreille n'a pas de paupières". Je transpose: le sens du bon n'a pas d'armure, ni de bouclier.

Le sens du beau, c'est pareil. Le sens du sacré, idem. Or ces boussoles sensibles de la conscience, qui font l'humanité de l'homme quand elles fonctionnent et sont consultées, sont aussi capables de se déregler, et ce dérèglement a pour effet de transformer l'homme en fou furieux, en docteur Mabuse ou folamour. Le dérèglement du monde stigmatisé par Amin Maalouf (A.M le dérèglement du monde: Quand nos civilisations s'épuisent, Paris grasset 2009) est une chose, le dérèglement de l'homme en est une autre, beaucoup moins visible mais pas moins inquiètante. L'homme n'a pas la capacité  de se créer ni de muter à volonté, mais il est en son pouvoir de se dé-créer, de se démolir. De se démettre. De se déresponsabiliser. De démissioner. L'ampleur du génie humain se mesure donc aussi en creux, en négatif, à son art du défaire, qui est aussi virtuose que la bonté et la générosité parviennent à être inventives. Le sens du sacré est bien consubstantiel à l'humain, mais il est au pouvoir de l'humain d'agir et de vivre comme s'il n' en était rien. Comme si le sacré n'existait pas, comme si le sens du bon s'était perdu: l'homme est alors déboussolé.

François Boespflug. Franc parler du christianisme dans la société d'aujourd'hui. Bayard. P123-124